Entretien fictif — Alfred Pennyworth et Bruce Wayne sont des personnages de l’univers Batman.
Majordome de l’un des milliardaires les plus célèbres de Gotham, Alfred Pennyworth possède un CV pour le moins inhabituel. Service en maison privée, gestion d’une propriété hors norme, passé militaire, compétences médicales, confidentialité absolue : difficile de savoir où s’arrête exactement sa fiche de poste.
Nous avons imaginé qu’Alfred Pennyworth poussait la porte de Morgan & Mallet pour un entretien de recrutement.
Une question s’imposait : derrière la légende, ferait-il réellement un bon majordome ?
Morgan & Mallet : Monsieur Pennyworth, commençons simplement. Depuis combien de temps travaillez-vous pour Monsieur Wayne ?
Alfred Pennyworth : Suffisamment longtemps pour savoir qu’il ne faut jamais lui demander à quelle heure il compte rentrer.
Morgan & Mallet : Pourquoi ?
Alfred Pennyworth : Parce que la réponse serait probablement fausse.
Morgan & Mallet : Votre CV indique « majordome ». Pourtant, lorsque nous regardons vos responsabilités, le terme semble assez réducteur. Que faites-vous exactement à Wayne Manor ?
Alfred Pennyworth : Je veille au bon fonctionnement de la maison, je reçois les invités de Monsieur Wayne, je supervise son dressing, ses repas et une partie de son agenda. Je m’assure également que la propriété soit toujours prête à le recevoir.
Ensuite, il existe quelques responsabilités plus… spécifiques.
Morgan & Mallet : Lesquelles ?
Alfred Pennyworth : Je crains qu’elles ne soient pas pertinentes pour le poste auquel je candidate.
Morgan & Mallet : Vous semblez très attaché à la confidentialité.
Alfred Pennyworth : Un majordome entre dans la maison de son employeur, mais surtout dans sa vie. Il voit ses amis, sa famille, ses moments de réussite et parfois ses moments de faiblesse.
Si votre employeur doit se demander ce que vous raconterez lorsqu’il quittera la pièce, vous avez déjà échoué.
Morgan & Mallet : Nous allons tout de même essayer. Que fait réellement Bruce Wayne lorsqu’il disparaît plusieurs nuits par semaine ?
Alfred Pennyworth : Je suppose que Monsieur Wayne serait mieux placé que moi pour répondre à cette question.
Morgan & Mallet : Même après toutes ces années, vous ne nous donnerez rien ?
Alfred Pennyworth : Rien qui vous intéresserait davantage que mes compétences professionnelles.
Morgan & Mallet : Très bonne réponse.
Morgan & Mallet : Vous connaissez manifestement très bien votre employeur. Jusqu’où doit aller cette connaissance ?
Alfred Pennyworth : Jusqu’au point où elle permet d’anticiper sans devenir intrusive.
Si Monsieur Wayne reçoit huit personnes à dîner, je ne vais pas lui demander où il souhaite que ses invités soient installés si je connais déjà ses habitudes. S’il a une réunion importante le matin, certaines choses seront préparées avant son réveil.
Un employeur ne devrait pas avoir à gérer son majordome.
Morgan & Mallet : Donc le meilleur service est celui qu’on ne demande pas ?
Alfred Pennyworth : Souvent, oui.
Exécuter correctement une demande est une compétence. Comprendre qu’elle va être formulée avant qu’elle ne le soit en est une autre.
Morgan & Mallet : Cela nécessite d’observer énormément son employeur.
Alfred Pennyworth : Observer, oui. Espionner, non. La nuance est importante dans ma profession.
Morgan & Mallet : Particulièrement chez vous, probablement.
Alfred Pennyworth : Je ne vois absolument pas ce que vous voulez dire.
Morgan & Mallet : Parlons de polyvalence. Savez-vous cuisiner ?
Alfred Pennyworth : Oui.
Morgan & Mallet : Conduire ?
Alfred Pennyworth : Évidemment.
Morgan & Mallet : Gérer une propriété ?
Alfred Pennyworth : Depuis de nombreuses années.
Morgan & Mallet : Premiers secours ?
Alfred Pennyworth : J’ai quelques notions.
Morgan & Mallet : Votre définition de « quelques notions » semble assez large.
Alfred Pennyworth : Mon employeur a parfois tendance à transformer des connaissances élémentaires en compétences régulièrement sollicitées.
Morgan & Mallet : Vous possédez également une expérience militaire.
Alfred Pennyworth : En effet.
Morgan & Mallet : Service à table, gestion de propriété, conduite, cuisine, compétences médicales, expérience militaire… Vous ne pensez pas que cela commence à faire beaucoup pour un seul majordome ?
Alfred Pennyworth : Je crains que ma fiche de poste soit devenue quelque peu flexible au fil des années.
Morgan & Mallet : Dans une maison privée contemporaine, nous conseillerions probablement à votre employeur de recruter plusieurs professionnels.
Alfred Pennyworth : Je lui transmettrai votre recommandation.
Morgan & Mallet : Pensez-vous qu’il l’écoutera ?
Alfred Pennyworth : Non.
Morgan & Mallet : A propos, pourquoi souhaitez-vous quitter Monsieur Wayne après toutes ces années ?
Alfred Pennyworth : Quitter est peut-être un grand mot. Après tant d’années au service d’un même employeur, il est légitime de se demander à quoi ressemble le métier ailleurs.
Morgan & Mallet : Qu’est-ce qui pourrait vous convaincre ?
Alfred Pennyworth : Un employeur respectueux, une maison dans laquelle je puisse réellement être utile et des responsabilités clairement définies.
Morgan & Mallet : Des exigences particulières concernant les horaires ?
Alfred Pennyworth : Idéalement, quelqu’un dont les activités nocturnes se limitent à dîner au restaurant.
Morgan & Mallet : Je vois. Et selon vous, jusqu’où doit aller la loyauté d’un majordome envers son employeur ?
Alfred Pennyworth : C’est une question plus compliquée qu’elle n’en a l’air.
La loyauté ne consiste pas à dire oui.
Si vous travaillez suffisamment longtemps auprès d’une personne, il arrivera un moment où votre devoir sera précisément de lui dire ce qu’elle ne souhaite pas entendre.
Morgan & Mallet : Vous contredisez Bruce Wayne ?
Alfred Pennyworth : Régulièrement.
Morgan & Mallet : Et il apprécie ?
Alfred Pennyworth : Rarement.
Morgan & Mallet : Pourtant, vous continuez.
Alfred Pennyworth : Je suis son majordome, pas son admirateur.
Il existe une différence entre servir les intérêts de son employeur et approuver chacune de ses décisions.
Morgan & Mallet : C’est assez éloigné de l’image du majordome qui répond simplement « Oui, Monsieur ».
Alfred Pennyworth : Un majordome qui répond toujours « Oui, Monsieur » est certainement très agréable à employer.
Je ne suis pas convaincu qu’il soit toujours très utile.
Morgan & Mallet : Il y a tout de même un élément de votre candidature qui nous inquiète.
Alfred Pennyworth : Je vous écoute.
Morgan & Mallet : Vos horaires.
Alfred Pennyworth : Ah.
Morgan & Mallet : Vous êtes présent au petit-déjeuner. Vous êtes présent le soir. Vous êtes apparemment encore disponible lorsque votre employeur rentre au milieu de la nuit. À quel moment dormez-vous exactement ?
Alfred Pennyworth : C’est une excellente question.
Morgan & Mallet : Nous aurions besoin d’une excellente réponse.
Alfred Pennyworth : Dans ce cas, je préférerais que nous passions à la suivante.
Morgan & Mallet : Dernière question professionnelle. Êtes-vous certain de postuler au bon poste ?
Alfred Pennyworth : Pardon ?
Morgan & Mallet : Une partie de vos responsabilités correspond effectivement à celles d’un majordome. Mais vous gérez aussi Wayne Manor, coordonnez son fonctionnement et assumez des missions qui dépassent largement ce rôle. Nous pourrions plutôt vous positionner comme House Manager.
Alfred Pennyworth : Cela implique-t-il une augmentation ?
Morgan & Mallet : Probablement.
Alfred Pennyworth : Dans ce cas, je suis tout à fait disposé à reconsidérer l’intitulé de mon poste.
Morgan & Mallet : Pour terminer, pourquoi faites-vous ce métier ?
Pour la première fois depuis le début de l’entretien, Alfred Pennyworth marque une pause.
Alfred Pennyworth : On pourrait parler du service, de l’excellence ou du sens du devoir. Tout cela serait vrai.
Mais après suffisamment d’années dans une maison, vous comprenez que votre travail ne consiste pas seulement à entretenir une propriété.
Vous contribuez à créer un endroit dans lequel quelqu’un peut rentrer et, pendant quelques heures, ne plus avoir à s’occuper du reste du monde.
Morgan & Mallet : Même lorsque cette personne est Bruce Wayne ?
Alfred Pennyworth : Surtout lorsqu’il s’agit de Bruce Wayne.
Notre verdict après l’entretien
Recruterions-nous Alfred Pennyworth ?
Son expérience auprès de la famille Wayne est évidemment remarquable. Sa capacité d’anticipation, sa connaissance du métier et surtout sa discrétion correspondent bien aux qualités recherchées chez un majordome.
D’ailleurs, nous l’avons questionné sur les mystérieuses activités nocturnes de son employeur mais Alfred ne nous a rien dit. Pas un nom, pas une destination, pas même une anecdote susceptible de trahir la vie privée de Bruce Wayne. Au fond, c’est probablement le plus convaincant dans sa candidature. Car lorsqu’on recrute une personne qui connaîtra bientôt vos habitudes, vos proches, vos déplacements et une partie de vos secrets, la meilleure référence n’est pas celle qui parle sur son ancien employeur. C’est précisément celle qui refuse de répondre à certaines questions.